José Brasa

Pour le premier numéro de notre section “Dans l’intimité de”, nous avons eu la chance de rencontrer une légende du coaching, le médaillé d’or olympique José Brasa, qui fut le premier et unique coach espagnol à gagner une médaille d’or pour son pays lors des Jeux Olympiques de Barcelone en 1992.
José fut un pionnier et innovateur inné dans les méthodes de coaching moderne. Il fut le premier à utiliser des technologies inconnues à l’époque (vidéo, cellules photvolaïques…). Personne dans le monde du hockey ne le prenait au sérieux quand il déclara avec confiance quelques mois avant Barcelone que son équipe serait championne olympique. Le hockey féminin espagnol n’était pas dans le top 10 à ce moment là et on ne comptait même pas mille joueuses de hockey en Espagne…
Grâce à ses méthodes innovatrices et à une gestion humaine hors norme, le rêve olympique allait devenir réalité. Par la suite il a repris la direction sportive du Club de campo de Madrid. Ce club végétait dans la deuxième division espagnole avant son arrivée. Moins de quatre ans plus tard, le club madrilène figurait parmi l’élite espagnole et européenne, José Barra avait construit une vraie Mannschaft avec des joueurs emblématiques comme les argentins Mario Almada, Jorge Lombi, l’international français et actuellement coach de l’Espagne, Fred Soyez, l’ancien libéro de Bloemendaal Rodrigo Garza, ou encore les allemands Emmerling, Justus Skaruski et Benni Bess. Il fut également coach de l’Inde lors de la Coupe du Monde à New Dehli en 2010, compétition qui marqua le retour du pays sur la scène internationale après la non qualification aux Jeux Olympiques de Pékin en 2008.
Il est d’ailleurs considéré comme un héros national en Inde grâce au beau jeu pratiqué par l’équipe menée par Sardar Singh. L’aventure indienne finie, il est alors revenu à Madrid pour coacher Complutense, avec qui il gagna le titre en salle et qualifia l’équipe pour le top 4 pour la première fois dans l’histoire du club.
José Bara travaille actuellement comme consultant sportif pour plusieurs fédérations. Ce sage du hockey ne laisse personne indifférent. Cet interview eut lieu bien longtemps avant la création de ce blog.

Il y a 24 ans vous gagniez la médaille d’or aux JO de Barcelone. Le hockey féminin espagnol comptait alors très peu de membres. Comment expliquer un tel succès, totalement inattendu ?

En 1986, quand Barcelone fut choisie comme siège olympique, il n’y avait que 350 joueuses de hockey en Espagne. On en comptait seulement 390 lorsque nous avons décroché la médaille d’or en 1992. Je crois qu’il est important de souligner que nous venions de très loin, nous n’étions que les 14e mondiales quand j’ai repris l’équipe. L’Espagne n’avait jamais battu, que ce soit en match officiel ou amical, les grosses équipes comme l’Allemagne, la Hollande, l’Australie, l’Angleterre, la Corée ni le Canada, et sûrement d’autres équipes que j’oublie. Ces pays étaient à un autre niveau, elles comptaient des dizaines de milliers des joueuses de hockey tandis que nous devions nous contenter de même pas 400 joueuses. Battre toutes ces équipes au moins une fois avant les JO fut un de nos objectifs intermédiaires afin de faire tomber des barrières psychologiques.

J’aime souvent répéter que le succès est « le fils d’une progéniture variée ». De nombreux facteurs et collaborateurs à qui nous avons fait appel pendant la préparation expliquent en grande partie notre succès. Ce fut une préparation très très longue avec beaucoup d’étapes Tout notre travail était planifié au millimètre près. On nous surnommait d’ailleurs “l’équipe de laboratoire”.

D’un point de vue chronologique, la première étape charnière a été ce que j’appelle « l’effet Pigmallion”, c’est-à-dire de se convaincre que ces joueuses pouvaient se surpasser et atteindre des résultats jamais atteints auparavant. Beaucoup de joueuses se souviennent de mon premier briefing à la tête de l’équipe nationale. On jouait contre la Hollande et j’avais proposé une tactique pour gagner le match. Dans le bus sur le chemin du stade, on entendait les joueuses chuchoter que j’étais complètement fou et que nous n’avions même jamais marqué un but contre elles. Quelques minutes avant le match, j’ai insisté sur le fait qu’il fallait se battre pour la victoire. À la mi-temps, les joueuses ont sprinté pour écouter mes instructions, on menait 2-1.

Le deuxième facteur a été les objectifs à long terme que nous nous étions fixés. Quand Barcelone a été nommée comme hôte des Jeux Olympiques en 1986, nous devions nous souvenir du fait les 16 joueuses sélectionnées seraient les premières joueuses de hockey olympiques de toute l’histoire de l’Espagne. C’était donc un objectif à long terme, visible et tangible qui poussa les joueuses à organiser leur vie en fonction de cet objectif, renonçant à des bons postes de travail, mariage, maternité et autres. Grâce à cette motivation et à l’argent du plan ADO, nous avons réussi à augmenter la qualité et la quantité des entraînements.

Les résultats n’ont pas tardé à arriver en nous avons fini 5e à la coupe du monde de Sidney en 1990. En 1991, quelques mois avant les JO nous étions face au tournant majeur de la préparation. À ce moment, l’équipe avait beaucoup progressé et nous devions revoir nos objectifs. Une réunion appelée “objectifs, coûts et bénéfices” marqua nos esprits. Après avoir exposé les 3 objectifs possibles, à savoir, en premier jouer les demi-finales, ensuite le top 5 et enfin “le défilé olympique”, nous avons analysé les coûts et les bénéfices de chaque objectif. Les joueuses étaient les seules maîtresses de leur choix. Il fallait les laisser choisir ce qu’elles voulaient atteindre.

Ci-dessous, le résumé de la réunion de 1991 en forme de tableau

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Un troisième aspect déterminant fut l’innovation et créativité. D’un point de vue technique, nous avions développé une nouvelle méthodologie de travail que nous surnommons “technique neutre” qui venait renforcer la technique individuelle des joueuses. Sur le plan tactique, notre leitmotiv se résumait à limiter les informations qu’on donnait aux adversaires quant à nos intentions d’attaque.

Nous avons créé un système innovateur d’entrainement pour les gardiennes, on travaillait la “blind vision” des gardiennes et leur capacité “d’analyse des trajectoires” à travers une série d’exercices dans lesquels elles ne voyaient pas les joueuses qui shootaient dans le goal…

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Nous avions également mis en place un système de “grip individualisé” fait sur mesure qui permettait aux joueuses d’avoir une meilleure prise de sticks et d’ainsi tirer plus fort et plus précisément.

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Nous étions les premiers à utiliser la fibre de verre et la résine de polyester pour renforcer nos sticks et avoir une plus grande puissance de passe et un meilleur contrôle de balle, améliorant ainsi tous les gestes de base: passes, réceptions, conduites de balle et dribbles.

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Bien avant le foot ou d’autres sports, nous avons embauché, en 1988, une psychologue qui suivait constamment l’équipe dans sa préparation et durant les compétitions comme tout autre membre du staff.

Il y a certainement d’autres éléments intéressants, mais il est difficile de condenser 8 ans d’entrainement qui nous ont conduit de la quatorzième place mondiale à la médaille d’or olympique aux Jeux Olympiques de Barcelone 1992.

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Depuis vous avez entraîné avec succès le Club de Campo, l’équipe nationale indienne ou encore Complutense entre autres. Y a-t-il selon vous une recette du succès ?

La réponse est simple je crois. Je pense que le succès est le fruit du travail et de l’engagement. Au plus on travaille, au plus on s’approche du succès.

Quels sont les principes de votre coaching?

Il faut d’abord bien analyser ses joueurs, le connaitre et savoir quelles sont leurs qualités. Il faut aussi être convaincu que ce sont les meilleurs. En fonction de leurs qualités, il faut créer un système capable d’extraire le meilleur de chaque joueur de l’équipe: tout le monde a un rôle à jouer. Il est nécessaire d’avoir une organisation au service de la performance collective mais aussi du progrès individuel de chaque joueur.

Etablir avec cohérence et cohésion, les objectifs collectifs et individuels ainsi que les moyens et efforts pour obtenir ces objectifs est très important selon moi. Il est enfin impératif d’écouter et d’entrainer en regardant les joueurs droit dans les yeux pour déceler leurs sensations et ce qu’ils pensent.

En quoi le hockey a-t-il changé depuis 1992?

Les changements constants et illimités des joueurs, la self-pass, la suppression du hors-jeu ont complètement changé le jeu et le profil physique des joueurs de hockey.
Le jeu est plus rapide et l’espace de jeu est plus profond en raison de la suppression du hors- jeu. Par conséquent les joueurs doivent avoir un plus grand contrôle du système limbique pour pouvoir prendre des décisions efficaces en le moins de temps possible. Cette rapidité dans la prise de décisions est l’élément clé qui distingue les grands joueurs, les génies, des bons joueurs.

Le hockey espagnol traverse actuellement une mauvaise passe. Que se passe-t-il ?

Je pense que le plus grand problème vient du fait que la plupart de joueurs sélectionnés en équipe nationale jouent dans des compétitions étrangères. Il y a également un problème de budget.

Comment avez-vous dépassé la barrière de la langue lorsque vous coachiez l’équipe nationale indienne ?

Je parle quelques mots d’hindou, il est important de parler au joueur dans leur langue maternelle pour pouvoir communiquer directement avec son cœur, et ainsi connaitre et stimuler leurs émotions et motivations.

Que pensez-vous de l’évolution du hockey belge?

C’est une évolution extraordinaire. Un grand succès bien orchestré par les dirigeants. Je pense que la construction de nombreux terrains synthétiques partout en Belgique explique cette évolution ainsi que l’augmentation du niveau du championnat.

Il y a vingt ou quinze ans, personne n’entendait parler du championnat belge et aujourd’hui tout le monde veut jouer en Belgique.

Etes-vous encore actuellement à la tête d’une équipe ? Vous aimeriez venir coacher en Belgique ?

Je me prépare actuellement pour aller entrainer en Allemagne et j’apprends l’allemand. J’espère pouvoir entraîner là-bas la saison prochaine. Et en effet, je serai ravi de pouvoir un jour entrainer dans dans le championnat belge.