Enquête: Y a-t-il trop d'entraîneurs étrangers en Belgique?

Si les joueurs étrangers sont moins nombreux dans le championnat belge ces dernières années et qu’ils doivent presque être des stars internationales pour faire la différence dans notre compétition, cela ne semble pas le cas des entraîneurs et des coaches. En division d’honneur dames et hommes, ils sont maintenant moins de la moitié à ne pas être Belge. Au sein des staffs de nos équipes nationales, seniors et jeunes, la tendance est plus prononcée. Parmi les douze équipes masculines et féminines belges (de U14 aux Red Lions et Red Panthers), on retrouve six T1 Belges sur 12. La proportion est presque la même chez les T2 mais largement en faveur des étrangers lorsqu’on parle des analystes vidéos (6/8, les équipes U14 et U15 n’ayant pas d’analyste vidéo désigné).

Voilà pour les chiffres. Un constat qui ne permet certainement pas de répondre à notre question. Nous avons donc tenté d’apporter un maximum d’éléments de réponse à une situation qui, visiblement, divise encore le hockey belge.

1.Une étape nécessaire

De l’avis de tous nos interlocuteurs, recruter des entraîneurs internationaux a été une nécessité pour développer le hockey belge et l’aider à atteindre les sommets. « Je situerais le changement majeur à la fin des années 90. Il y a beaucoup de choses qui ont changé après la période Geens chez les hommes et Moreau chez les dames », explique cet ancien coach du projet BeGold. « La situation actuelle s’est construite à ce moment-là, lorsque nous avions besoin de cette expertise étrangère », poursuit-il. A l’époque, le hockey belge est encore loin du  niveau qu’on lui reconnait maintenant et la culture de notre sport est totalement amateure.

Giles Bonnet, pionnier du professionnalisme dans le hockey belge

Des entraîneurs comme Giles Bonnet ont été parmi les premiers à introduire la notion de professionnalisme. « L’arrivée de certaines personnes a presque changé notre façon de voir le hockey. Lors de notre campagne pour se qualifier pour les Jeux Olympiques d’Athènes, on a déjà senti un gros boost », se souvient John Goldberg, actuel T1 du Beerschot et des U18 Girls nationales. « Des gens comme Gilles Bonnet sont arrivés avec leur culture du professionnalisme, parce qu’ils l’avaient vécu dans leur propre pays. Nous étions encore vraiment amateurs et on a vite compris que c’était le chemin à suivre ».

L’arrivée des étrangers a donc clairement profité au hockey de notre pays, et les résultats ont suivi. Sans l’apport de ces coaches, pas de médaille d’argent, pas de Jeux Olympiques. C’est indéniable. Mais une interrogation subsiste. Auraient-ils dénaturé l’identité  du hockey belge, nos équipes nationales n’auraient-elles pas de culture hockey propre ? Tous nos interlocuteurs balaient d’un revers de la main. «Nous avons clairement une identité. Nous sommes les seuls avec l’Argentine à jouer en zone, en ce qui concerne les messieurs. On a des joueurs très techniques qui ont une mentalité proprement belge », confirme Philippe Goldberg, T2 des Red Lions et coach du Braxgata. « Tous les coaches étrangers passés par la Belgique ont apporté leur touche personnelle, qui contribue à l’identité du hockey belge ».

« Aujourd’hui, notre équipe messieurs est peut-être la meilleure du monde au niveau physique. J’ai lu il y a trois ans un article à propos de l’équipe australienne qui se plaignait du fait qu’on joue trop ‘hard’, trop agressivement », enchaîne John Goldberg. « Mais c’est le plus beau compliment qu’on puisse nous faire, même si on ne veut pas spécialement devenir comme les Australiens. Notre force est d’avoir pris le meilleur de chaque nation grâce aux coaches étrangers qui sont venus en Belgique».

2.La relève belge est là

Depuis, les bons résultats se sont enchaînés, tant chez les hommes que les dames. Les joueurs ont engrangé énormément d’expérience et ont créé des vocations de coaches, quand ce ne sont pas des anciens internationaux qui se sont lancés dans l’expérience. « Je connais vraiment beaucoup d’entraîneurs belges qui sont très bons. Et quand je vois parfois les étrangers qui sont à leur place, je me demande ce qu’ils ont en plus… », regrette un ancien coach national et d’autres entraîneurs belges. « Je trouve cela dommage qu’on ne mette pas ces coaches plus en avant, alors qu’ils ont tout à fait le niveau ». Les anciens internationaux, qui ont été sous les ordres des Adam Commens, Colin Batch, Delmee ou Lammers, ont incorporé le meilleur de chacun de ces coaches et ont maintenant l’avantage de présenter un C.V à la fois international et belge.

Zoulou Brûlé, longtemps T2 des Red Panthers, fait partie de la nouvelle génération de coaches belges à succès

Parmi la nouvelle génération d’entraîneurs belges, Jean-Philippe Brûlé, pourtant T2 des Red Panthers pendant près de dix ans, fait partie des déçus. Il considère que nos compatriotes n’ont pas reçu les mêmes opportunités que certains étrangers, alors même que le fait de coacher son pays présente des avantages incontestables. « Je pense sincèrement que lorsque tu travailles pour ton pays, tu te donnes toujours un peu plus. Il y a cette fierté de représenter sa nation et tu es prêt à envisager un projet à long terme, même quand ça va moins bien. Je ne pense pas que ce soit le cas de tous les étrangers », souligne le T1 de l’Orée, avant de poursuivre. « C’était essentiel de recruter des entraineurs étrangers dans le passé. Mais quand je vois la situation maintenant, je me dis que c’est inutile. Il y a une nouvelle génération de coaches qui sont prêts à s’investir à 100% et à qui on devrait donner plus d’opportunités. Je ne parle pas des Red Lions ou des Red Panthers directement, mais, pour moi, les staffs des U16, U18 etc. devraient être composés uniquement de Belges».

Qu’en pensent alors nos jeunes espoirs nationaux, coachés parfois par des internationaux ? « C’est vrai que la barrière de la langue est parfois compliquée à gérer et certains coaches ont parfois plus de mal à s’intégrer », affirme Jonathan Blockmans, joueur des U18 Boys. «D’un autre côté, ça ne m’a jamais personnellement posé de problèmes et ils peuvent toujours apporter quelque chose en plus, une autre vision ».  Un avis totalement partagé par John-John Dohmen, ancien capitaine des Red Lions. « Les deux points qui pourraient être un peu plus négatifs sont la barrière de la langue et la complexité de notre pays », confirme le médian du Watducks. « Un joueur n’ose pas forcément s’exprimer de la même manière dans une autre langue. La mentalité sportive belge n’est pas non plus la même qu’en Australie ou aux Pays-Bas. Mais personnellement, je ne fais pas attention à la question de la nationalité. C’est la qualité qui est la plus importante ».

3.Des Belges moins professionnels ?

La question peut faire grincer des dents. La culture sportive de notre pays serait-elle moins ancrée que dans d’autres pays et influencerait-elle la façon de travailler de nos entraineurs ? La réponse est plus nuancée. « Certains Belges ne sont peut-être pas prêts à passer par toutes les étapes nécessaires avant d’arriver à haut niveau. Quand j’entends dire : ‘Oui mais ça m’embête d’entraîner des U16 le dimanche soir’, j’ai envie de répondre qu’il faut passer par là, et qu’on l’a tous fait. Un Max Caldas (T1 de l’équipe hollandaise masculine Ndlr) a fait tout ça », explique un coach encore actif en Belgique et qui tient tout de même à préciser qu’il ne s’agit pas là d’une majorité de Belges.

Adam Commens, le nouveau High Performance manager

Au lieu de parler de manque d’envie, il serait plus juste de parler de culture sportive moins développée dans notre sport, même si la tendance commence à s’inverser. «  Je me demande si c’est bien perçu d’être coach professionnel en Belgique. Je crois que le schéma classique est de faire ses études puis de commencer une carrière en dehors du hockey. Le sport, c’est du bonus » ajoute cet ancien coach du projet BeGold. Vivre de son sport est le cas de très peu de T1 de clubs ou même de responsables d’équipes nationales jeunes belges. Une situation qui penche en défaveur des Belges, au contraire d’entraineurs étrangers qui consacrent toute leur vie au hockey. « Je crois que c’est important de comprendre la différence entre un professionnel à temps plein et quelqu’un qui fait ça comme activité complémentaire », poursuit Adam Commens, désormais High Performance Manager de la Fédération belge. « La majorité des Belges qui sont uniquement coaches travaillent dans le programme national mais c’est très difficile d’avoir des anciens internationaux prêts à devenir coaches. La plupart poursuit une autre carrière professionnelle et il est compliqué pour nous de s’aligner financièrement».

Il semblerait donc qu’il n’y ait pas assez de Belges disponibles à plein temps sur le marché des entraîneurs. Une situation qui s’améliore, mais qui reste insuffisante selon Philippe Goldberg. « Il y a de plus en plus de formations, de gens qui s’investissent. Mais cela va prendre du temps. Il y a beaucoup plus d’étrangers dont c’est le véritable métier. Et lorsqu’ils viennent en Belgique, entraîneur dans un club n’est pas suffisant financièrement. Ils postulent alors à la fédération pour intégrer les staffs des équipes nationales ».

4.Les étrangers favorisés ?

« Je me souviens très bien du premier discours de Bert Wentink (l’ancien High Performance manager Ndlr). Il disait vouloir arrêter avec tous les entraîneurs étrangers. Mais lorsqu’on voit la situation actuelle, ça n’a pas tellement changé », confie un ancien entraîneur national. « Même si les T1 des Red Lions et des Red Panthers ne sont pas Belges, ils vivent depuis longtemps en Belgique », rétorque Adam Commens. « Et si l’on regarde au sein du projet BeGold, il y a de plus en plus de Belges ».

John Goldberg: « Je fais entièrement confiance à nos responsables »

Par rapport aux dix dernières années, nos entraîneurs sont de plus en plus nombreux à percer à haut niveau. Et ce n’est pas une question de favoriser ou non les Belges. Il s’agit surtout de rechercher les meilleurs entraineurs, quelle que soit leur nationalité selon les frères Goldberg. « Je fais entièrement confiance à nos responsables. Ils veulent le meilleur, c’est tout. Ils ne se disent pas : ‘On va devoir trouver un étranger’. On ne fait pas de différence et les coaches sont de toute façon testés désormais. S’ils n’ont pas le niveau, ils ne sont pas repris », avance John
Goldberg. Son frère Philippe abonde dans le même sens. « S’il y a des Belges qui ont les capacités des coacher les Red Lions ou les Red Panthers, ils auront leur chance. Il ne faut pas oublier qu’ils sont très peu dans le monde à avoir un tel niveau. Ce n’est vraiment pas facile de trouver une qualité pareille ».

Du côté de certains anciens entraîneurs et coaches d’équipes nationales belges, on pense tout le contraire. Les coaches internationaux sont favorisés. Pour certaines raisons qui peuvent se comprendre, pour d’autres qui étonnent. « Je ne comprends pas pourquoi on n’a jamais proposé les messieurs à Pascal Kina par exemple », se demande Zoulou Brûlé. « Quand un étranger vient en Belgique, il lui faut plus qu’un club. Il frappe à la porte des équipes nationales et on lui confie le job. Quand je vois qu’un entraîneur de club gagne plus qu’en équipe nationale, je m’étonne. Il faut que la fédération rende ces postes attractifs et investisse dans le potentiel belge ». La question financière semble plus que jamais au cœur du débat. Et si certains ne sont pas d’accord sur les montants alloués aux responsables d’équipes nationales, ils se rejoignent pour affirmer que le problème est le même. Les étrangers ont tout intérêt à venir en Belgique et cela a des conséquences sur les entraineurs locaux.

«Si l’on regarde les responsables du projet BeGold, il y a quelques étrangers. Lorsqu’ils cherchent un nouveau coach, il paraît logique qu’ils iront d’abord voir dans leur propre réseau, et cela augmente les chances d’amener de nouveaux étrangers », argumente-t-il. Le choix, notamment, du nouveau High Performance manager, Adam Commens, fait grincer des dents. « Je ne dis pas qu’il n’a pas les compétences. Mais d’abord un Hollandais, puis un Australien, alors que des Belges sont capables de le faire ? », s’étonne Jean-Philippe Brûlé.

Shane McLeod, alors à la tête des Black Sticks

Un choix que tente d’expliquer un autre ancien membre du projet BeGold. Selon lui les coaches étrangers bénéficieraient d’une plus grande facilité à intégrer les équipes nationales que certains entraîneurs belges dans notre pays. « Les Belges ont un passé, une réputation qui est connue en Belgique. On connaît tous leurs défauts et leursqualités, tandis qu’un étranger part d’une page blanche, ce qui les avantage indirectement », explique-t-il. « Il y a eu une réunion à propos de Shane Mcleod avant la campagne qualificative pour les Jeux de Londres parce qu’ils n’étaient pas sur de sa capacité à coacher la Nouvelle-Zélande. C’est la preuve que nul n’est prophète en son pays ».

 

Un avenir noir-jaune-rouge ?

De l’avis de tous, la situation est en train de s’améliorer et tout le monde s’accorde à dire que dans un futur proche, il y aura de plus en plus de coaches belges à la tête de nos équipes nationales. «  Chaque pays a sa culture et donc un entraineur belge a ce petit truc en plus que les étrangers. Idéalement ce serait bien d’avoir pleins de bons coaches nationaux. Prendre la tête d’une équipe nationale n’est néanmoins pas facile mais j’espère certainement qu’il y a aura des Belges T1 des Red Lions à l’avenir, oui », confie Philippe Goldberg.

« C’est plus cohérent, cela nous apporte plus de stabilité que des coaches soient belges ou fassent leur vie ici. Notre but est de permettre aux entraineurs de Belgique d’atteindre le plus haut niveau et nous investissons beaucoup dans ces coaches. Mon but ultime est d’avoir des Belges à la tête des Red Lions et des Red Panthers », conclut Adam Commens.

Bertrand Lodewyckx

4 Comments on “Enquête: Y a-t-il trop d'entraîneurs étrangers en Belgique?”

  1. klein

    Un coach de club gagne plus q’un coach d’équipe nationale mais c’est exactement la même chose au niveau des joueurs. Les internationaux sont mieux payés par leur club alors que la bnt exige de plus en plus. On peut se demander combien de temps cette situation sera tenable vu que le calendrier international devient de plus en plus chargé

  2. TLD

    Merci pour cette enquête. Ce genre d’articles manque aux journaux de référence. On en veut encore ! 😉

  3. Verpaele

    Comme d’habitude un super article
    qui a une tête, un corps et une queue
    Félicitations
    Tu écris de mieux en mieux, et déjà c’était du top

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